Hector Berlioz · section 19 sur 67
Les Clarinettes
Lisez et écoutez cette section dans l’édition jouable →Lecture française composite : passages originaux de Berlioz rétablis lorsque leur contenu concorde avec l’anglais ; ailleurs, nouvelle traduction automatique de l’édition anglaise Berlioz/Strauss de 1948. Brouillon, sans relecture par un locuteur natif. Provenance et ambiguïtés : fr-sources.html.
Les instruments à anche simple, tels que les clarinettes et les cors de basset, constituent une famille dont la parenté avec le hautbois n’est nullement aussi proche qu’on pourrait le supposer. C’est surtout la nature de leur son qui les distingue. Le médium des clarinettes a une sonorité plus limpide, plus pleine, plus pure que les instruments à anche double, dont le son n’est jamais exempt d’une certaine aigreur ou âpreté, plus ou moins dissimulée par l’habileté de l’exécutant. Seuls les sons aigus de la dernière octave de la clarinette,
propre aux sons forts du hautbois ; les sons les plus graves, par leur rudesse, ressemblent à certaines notes du basson.

(Ces sons sont généralement sourds.)
Le troisième registre comprend les sons suivants :

à partir de ; ont quelque chose de l’aigreur
La Clarinette s’écrit sur la clé de Sol, son étendue est de trois octaves et demie, et plus :
Y compris les intervalles chromatiques

On distingue quatre registres sur la clarinette : le grave, le chalumeau, le médium et l’aigu. Le premier comprend cette partie de l’échelle :

(Les sons graves ne sonnent pas bien ; ils sont plutôt creux.)
Enfin, le quatrième registre couvre le reste de la gamme jusqu’au ré le plus aigu :

Un nombre considérable d’enchaînements diatoniques, d’arpèges et de trilles, autrefois impraticables sur la clarinette, ne le sont plus grâce à l’ingénieux mécanisme de clefs ajouté à l’instrument. Ils deviendront encore plus faciles dès que le système de Sax sera généralement adopté.
Les tonalités avec dièses sont plus faciles sur les clarinettes de Sax ; celles avec bémols, sur les clarinettes allemandes (d’Iwan Müller, perfectionnées par Baermann).
Il est prudent d’éviter pour le moment des passages tels que les suivants, ou de ne les écrire que dans un mouvement modéré :

© Les clarinettes françaises ont un son plat et nasal, tandis que les allemandes se rapprochent de la voix humaine chantée.



Le nombre des trilles majeurs et mineurs praticables sur la clarinette est considérable ; ceux dont l’exécution n’est pas facile sont indiqués dans le tableau suivant.




Les trilles marqués *) sont praticables aujourd’hui. Pour ceux-ci, il existe des clefs auxiliaires. Mais les plus aigus The eo ea aiyg Yer howe marqués @ disposent de clefs auxiliaires.

Les tons favoris de la clarinette sont principalement do, fa, sol ; puis si bémol, mi bémol, la bémol, ré ; et leurs relatifs mineurs.
Cette opinion est aujourd’hui périmée. Mon clarinettiste de Berlin me dit qu’avec les clefs modernes perfectionnées, il préfère même jouer en Bz majeur plutôt qu’en si bémol majeur sur la clarinette en si bémol.
Comme il existe des clarinettes de différents tons, leur emploi approprié évite à l’exécutant de jouer dans des tonalités chargées de dièses ou de bémols, telles que la, mi, si, ré bémol, sol bémol et leurs relatifs mineurs.
Il y a aujourd’hui quatre clarinettes d’usage général :
La petite clarinette en mi bémol, à laquelle il convient de ne donner que trois octaves et deux notes d’étendue :


ne doivent être employés qu’avec prudence, ou ff dans un tutti !
Elle est une tierce mineure au-dessus de la clarinette en do et s’écrit en transposant ; ainsi, pour produire le passage suivant


La clarinette en do, la clarinette en si bémol et celle en la. Les deux derniers instruments ont la même étendue que la clarinette en do ; mais l’un sonnant une seconde majeure et l’autre une tierce mineure plus bas qu’elle, leurs parties doivent s’écrire respectivement une seconde majeure et une tierce mineure plus haut.




Les expressions « bon », « mauvais », « passable » ne concernent pas ici la difficulté d’exécution des phrases servant d’exemples, mais seulement celle des tonalités dans lesquelles elles sont écrites. Toutefois, les tonalités plus difficiles, telles que la et mi, ne doivent pas être entièrement évitées dans les passages simples et lents.
La clarinette en do est indispensable dans certains morceaux de caractère brillant. Cf. l’entr’acte du « Joseph » de Méhul (Exemple 79) et le ballet de « La Muette de Portici » d’Auber (Exemple 80). Elle est aussi préférable dans les passages qui demandent des couleurs plus éclatantes.



La clarinette en ré est peu employée, quoique
sans raison. Son timbre est pur et
possède une puissance de pénétration considérable. On pourrait en tirer avan-
tage dans de nombreux cas.
Malheureusement, elle est encore aujourd’hui généralement remplacée par la clarinette en mi bémol, malgré le rôle important qui lui est confié dans « Mazeppa » de Liszt et dans la « Chevauchée des Walkyries » de Wagner. Je l’ai employée pour l’humour espiègle et bouffon dans mon « Till Eulenspiegel » (Exemple 81).

Indépendamment du caractère particulier de leur timbre, dont je parlerai bientôt, on voit que ces différentes clarinettes sont très utiles pour la facilité de l’exécution.
(Cela n’est plus nécessaire.) Il est regrettable qu’on ne dispose pas d’un plus grand nombre de clarinettes. Celles en si et en ré, par exemple, se rencontrent rarement ; elles seraient pourtant d’un grand prix pour les compositeurs dans bien des circonstances. La clarinette aiguë en fa est celle qu’il faut recommander le plus vivement ; elle est maintenant introduite dans toutes les musiques militaires. Il existe aussi des clarinettes en la bémol. Les clarinettes aiguës en fa et en mi bémol devraient être employées en plus grand nombre dans l’orchestre moderne. Ce sont les seuls instruments capables de contrebalancer une forte masse de cordes et l’effet massif des cuivres (surtout dans les morceaux polyphoniques) ; les hautbois sont en effet tout à fait inutiles dans le registre aigu et les flûtes manquent de caractère dans le forte. Voir, par exemple, les symphonies de Gustav Mahler. — Signalons ici qu’un perfectionnement du piccolo serait aussi très souhaitable, car sa sonorité et sa technique restent assez primitives. La petite clarinette en fa aigu, autrefois très employée dans la musique militaire, a presque entièrement cédé la place à la clarinette en mi bémol. Cela se justifie parce que cette dernière est moins criarde et suffit aux tonalités ordinairement employées dans les compositions pour orchestre à vent. Les clarinettes perdent proportionnellement en pureté, en douceur et en noblesse à mesure que leur ton s’élève au-dessus de si bémol ; ce ton est l’un des plus beaux de l’instrument.
Le timbre de la clarinette en do est plus dur que celui de la clarinette en si bémol et possède beaucoup moins de charme. La petite clarinette en mi bémol a des sons pénétrants qui tendent à devenir assez vulgaires à partir du la au-dessus de la portée. Elle a été employée dans une symphonie moderne pour parodier et dégrader une mélodie : le sens dramatique du morceau exige cette transformation assez étrange. La petite clarinette en fa possède une tendance encore plus marquée dans cette direction. Inversement, plus l’instrument devient grave, plus les sons qu’il produit sont voilés et mélancoliques.
En général, les exécutants ne doivent employer que les instruments indiqués par le compositeur. Chacun ayant son caractère particulier, on peut supposer que le compositeur a préféré l’un ou l’autre en vue d’un timbre déterminé, et non par simple caprice. S’obstiner, comme certains virtuoses, à tout jouer sur la clarinette en si bémol en transposant est, dans la plupart des cas, une infidélité envers le com-
positeur. Cette infidélité devient encore plus manifeste et coupable lorsque, par exemple, la clarinette en la est prescrite précisément pour atteindre le mi grave (donnant do dièse). Cela se pro-
Clarinette en la :


Que ferait alors l’exécutant sur la clarinette en si bémol, dont le mi grave ne descend qu’au ré ?
Clarinette en si bémol :


Il transposerait la note à l’octave supérieure, détruisant ainsi l’effet voulu par l’auteur. C’est intolérable !
Les nouvelles clarinettes en si bémol et clarinettes basses possèdent
une clef de do dièse. Les clarinettes basses en la sont maintenant très rarement employées ; on doit souvent transcrire leurs parties en si bémol.
Il a été dit plus haut que la clarinette possède quatre registres. Chacun a sa qualité de son particulière. Le registre aigu a quelque chose de perçant, qui ne peut être employé que dans le fortissimo de l’orchestre ou dans les traits hardis d’un solo brillant. (Quelques notes très aiguës peuvent toutefois être soutenues piano si le son a été convenablement préparé.) Le médium et le chalumeau conviennent aux mélodies cantabile, aux arpèges et aux traits. Le grave, surtout dans les notes tenues, produit ces effets froidement menaçants, ces sombres accents de rage immobile que Weber a si ingénieusement inventés.
Wagner a habilement utilisé le changement de registre au troisième acte de ses « Meistersinger », aux paroles de David : « Nur gestern, weil der Junker versungen ». (Exemple 82.)
No 82. Meistersinger, acte III. Wagner.
Sie ist $0 gut, sosanitfir mich udblickimichoft an so in-ner- lich.


Lorsqu’on veut mettre en évidence le son pénétrant des notes les plus aiguës, mais qu’on craint que leur attaque soudaine ne soit trop risquée pour l’exécutant, il faut cacher l’entrée de la clarinette sous un accord fort de tout l’orchestre jusqu’à ce que le son soit devenu ferme et pur.

-No 83. Walkuere, acte II
Les occasions d’employer à propos ces notes aiguës tenues sont toutefois très rares.
Le caractère des sons du médium est empreint d’une fierté tempérée par une noble tendresse, propre à exprimer les sentiments et les idées les plus poétiques. Seule l’expression d’une gaieté frivole, et même d’une joie naïve, semble refusée à l’instrument. La clarinette a un caractère épique plutôt qu’idyllique, comme les cors, les trompettes et les trombones. Sa voix est celle de l’amour héroïque ; et si la masse des cuivres, dans les grandes symphonies militaires, suggère des guerriers couverts d’armures étincelantes marchant à la gloire ou à la mort, les nombreuses clarinettes à l’unisson semblent représenter les femmes aimées qui, le regard fier et le cœur profondément épris, exaltées par le bruit des armes, chantent pendant la bataille, couronnant les vainqueurs ou mourant avec les vaincus.
j Comparer la sortie de Brünnhilde au deuxième acte de
« Walkuere ». Exemple 83,.


de loin sans être profondément ému par cette qualité féminine du timbre des clarinettes ; elle m’a toujours laissé des impressions semblables à celles que produit la lecture des anciennes épopées. Cette bel-
comme instrument soliste en délicatesse ce qu’il perd en puissance et en éclat. Rien n’est aussi virginal et pur que la teinte donnée à certaines mélodies par le timbre d’une clarinette dans le médium, jouée par un maître de l’instrument.
C’est magnifiquement senti, mais quelque peu unilatéral — nuances du sentiment si les registres sont employés convenablement, les lignes mélodiques habilement dessinées
scènes les voix terribles et obsédantes de la séduction, inoubliables pour quiconque les a entendues. Bien entendu, il ne faut pas oublier que chaque caractère particulier est déterminé non seulement par le timbre de l’instrument, mais aussi par la forme du thème et par le rythme, l’harmonie et la mélodie.
Aucun autre instrument à vent ne peut pro-
duire un son, le laisser enfler, diminuer et s’éteindre aussi magnifiquement que la clarinette. De là sa précieuse faculté de rendre les sons lointains, l’écho, l’écho de l’écho ou le charme du crépuscule. Je ne connais pas d’exemple plus admirable de ces nuances que la mélodie rêveuse de la clarinette, accompagnée du trémolo des cordes, dans l’Allegro de l’ouverture du « Freischütz ». N’est-ce pas la jeune fille solitaire, la blonde fiancée du chasseur, les yeux levés au ciel, exhalant sa tendre plainte au milieu du bruissement de la forêt profonde agitée par l’orage ? — Ô Weber !


La clarinette, plus capable que tout autre bois de produire toutes les nuances dynamiques, du pp murmuré au ff criant, peut donc reproduire les impulsions nerveuses les plus fines d’une mélodie qui lui est confiée dans le cadre bien équilibré de l’orchestre moderne. Son immense étendue de presque quatre octaves et demie la rend plus souple que tout autre bois.
Dans l’octave, le caractère de $ ses sons est indifférent dans le piano ;
dans le forte, il a quelque chose de vul-
gaire. Comme la disposition de la partition d’orchestre moderne place toujours les clarinettes sur la portée au-dessous des hautbois, la négligence des compositeurs et l’ignorance des débutants les conduisent souvent à placer les clarinettes sous les hautbois dans les accords. Dans les accords à quatre parties, il vaut mieux donner les deux parties inférieures aux hautbois, dont les sons graves et puissants constituent une bien meilleure base pour le registre aigu des clarinettes que le médium flasque et sourd de celles-ci pour les hautbois placés au-dessus. La marche de « Tannhäuser » en fournit un exemple (Exemple 85).

Je me permets de citer, dans mon monodrame « Lélio », un autre effet analogue, sinon semblable : une mélodie de clarinette dont les fragments, interrompus par des silences, sont également accompagnés par le trémolo d’une partie des cordes, tandis que les contrebasses pincent de temps en temps une note grave, donnant ainsi à l’harmonie une lourde pulsation, et que la harpe fait entendre des fragments d’arpèges à peine audibles. Toutefois, pour rendre ici le son de la clarinette aussi vague et
lointain que possible, j’ai fait envelopper l’instrument d’un sac de peau servant de sourdine. Le murmure triste et la sonorité à demi effacée de ce solo, répétant une mélodie déjà entendue, ont toujours profondément impressionné les auditeurs. Cette ombre de musique crée une sombre tristesse et provoque les larmes au-delà de ce que peuvent les accents les plus douloureux ; elle possède une mélancolie semblable aux harmonies tremblantes de la harpe éolienne. (Exemple


Beethoven a confié la mélodie en la majeur de l’immortel Andante de sa Septième Symphonie au
médium de la clarinette en raison de son caractère mélancolique et noble, et afin d’en faire ressortir toute la plainte douloureuse. Gluck écrivit d’abord la ritournelle de l’air d’Alceste « Ah, malgré moi » pour la flûte ; mais, percevant sans doute que le timbre de cet instrument était trop faible et pas assez noble pour rendre un thème d’une telle désolation et d’une grandeur si triste, il la donna à la clarinette. Ce sont encore les clarinettes qui chantent avec la voix humaine cet autre air d’Alceste, « Ah, divinités implacables », avec son expression de douloureuse résignation. Un effet tout différent résulte des trois notes lentes des clarinettes en tierces dans un air de l’opéra « Œdipe » de Sacchini, « Votre cour devint mon asile ». Ces deux clarinettes en tierces, descendant doucement avant l’entrée de la voix pendant que les deux amants échangent un tendre regard, ont une excellente signification dramatique et produisent un bel effet musical. Les deux parties instrumentales sont ici un symbole d’amour et de pureté. À les entendre, on voit presque Éryphile baisser pudiquement les yeux. C’est admirable !

Si l’on remplace les clarinettes par deux hautbois,
l’effet est détruit. Ce merveilleux effet d’orchestre manque cependant dans la partition imprimée du chef-d’œuvre de Sac-
chini ; mais il m’a trop souvent ému à la représentation pour que je ne sois pas sûr de ma mémoire.
Ni Sacchini, ni Gluck, ni aucun autre grand maître de cette époque n’a tiré parti du grave de l’instrument. Je n’en connais pas la raison.
Mozart paraît avoir été le premier à l’employer pour des accompagnements d’un caractère sombre, comme dans le trio des masques de « Don Giovanni ». Il était réservé à Weber de découvrir tout ce que le timbre de ces sons graves a d’effrayant lorsqu’ils soutiennent des harmonies sombres. Dans ces cas, il vaut mieux les écrire à deux parties que réunir les clarinettes à l’unisson ou à l’octave. Plus les notes de l’harmonie sont nombreuses, plus l’effet sera saisissant. Si, par exemple, on dispose de trois clarinettes pour l’accord C%-E-Bd, cette septième diminuée, bien motivée, bien amenée et ainsi instrumentée, aurait un aspect terrible, dont on pourrait encore accroître l’obscurité en ajoutant le sol grave d’une clarinette basse :



L’angoisse de Brünnhilde, pensant avec désir à Siegfried, et le pressentiment du désastre imminent ne pourraient être exprimés plus magnifiquement que dans l’incomparable passage soliste des deux clarinettes, dans l’entr’acte précédant la dernière scène du premier acte de « Götterdämmerung » (Exemple 87).



Depuis le merveilleux chant du merle de Wagner
Meistersinger, deuxième acte, avant la tombée
de la nuit), la clarinette a souvent été employée pour imiter les chants d’oiseaux. (Exemple 88.)

La clarinette peut aussi exécuter les figures d’accompagnement de caractère sérieux ou humoristique mieux
que tout autre bois. Ré-
cemment, au cours d’un examen de clarinettistes, j’ai
entendu le passage cité plus haut, p. 200, à la fin
No 89. Cosi fan tutte
Ah, lo =. veg-gio che I’a- ni-ma bel- la al mio pian- to re- sis- ter non = s3: non @
fat- ta per es- ser ru-bel- la a-gii affet- ti di a- mi- ca pieta, non @ fat- ta per es- ser ru-bel- Inete
des exemples ; il produit un excellent effet et est très facile à jouer.
Cf. aussi l’air de Ferrando en si bémol dans « Cosi
fan tutte » de Mozart (Exemple 89).
